La caractérisation – Cendrillon

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La caractérisation de vos personnages est probablement la dimension la plus importante du récit. Et souvent la plus négligée…

Nous avons vu dans des articles précédents, que la caractérisation des personnages pouvait virer à la caricature. Il ne suffit pas de quelques tatouages ou d’un peu de sadisme pour caractériser un méchant. A l’inverse, les récits policiers classiques sont les maîtres de la caractérisation rapidement brossée et savoureuse. Pensez au docteur Olive ou à Mme Pervenche.
Dans le cadre d’un roman, vous avez le temps et de nombreuses occasions de caractériser vos personnages par petites touches si vous le souhaitez, ou à grands coups de pinceaux. Mais quelle que soit votre approche, c’est dans l’action que votre personnage révèlera son caractère – qui peut d’ailleurs être amené a changer au cours du récit.
Pour illustrer ce principe, arrêtons-nous un instant sur l’histoire de Cendrillon vue par les frères Grimm, puis Disney et voyons comment l’interprétation de la même scène caractérise le personnage de manière très différente. Il s’agit de a scène bien connue de la pantoufle de verre (ou de vair?).

La pantoufle de verre chez Disney

Ici, que voit-on ? Le personnage principal, Cendrillon est faiblement caractérisé. Tout au long du récit, on nous l’a présenté comme “généreuse”, “bonne avec les autres”, totalement étrangère aux sentiments négatifs comme la rancune, la colère ou le désir de vengeance. Elle dit oui à tout, accepte les humiliations et se laisse seulement aller au désespoir et aux larmes lorsqu’elle réalise qu’elle ne pourra pas aller au bal. Le problème ne vient pas de sa bonté, mais plutôt des actions qui l’illustrent. Le fait de se soumettre à ses demi-soeurs et sa belle-mère ne fait pas d’elle un personnage très intéressant. On la plaint vaguement.

Dans la scène de la pantoufle, Disney a choisi de mettre l’accent sur la cruauté de la belle-mère, qui, en tant que principale adversaire, va jusqu’au bout de son désir de destruction. De fait, la scène est angoissante car on sentait bien que la matière de la pantoufle préparait à un tel accident. L’émotion que ressent le spectateur au moment du bris de la pantoufle n’est pas du tout partagé par une Cendrillon qui, impassible, sort l’autre chaussure.
L’héroïne, qui a, cette fois-ci, définitivement gagné la partie, fait bien pâle figure et sa caractérisation reste désespérément fade. Notons au passage que l’émissaire chargé des essais et par là responsable du bris de la pantoufle craint de se “faire trancher la gorge par le roi”, ce qui en dit long sur le caractère royal, et peut-être, par filiation, du Prince…
Pour résumer : Disney a choisi de dramatiser la scène en faisant porter l’action décisive par l’adversaire et non la protagoniste. Il caractérise ainsi fortement la belle-mère au détriment de Cendrillon qui reste au second plan.

La pantoufle de verre chez Perrault

La scène se présente de la même manière que l’interprétation de Disney, mais ici, la belle-mère est totalement absente de l’intrigue et c’est plutôt Cendrillon qui est caractérisée :

Cendrillon qui les regardait, et qui reconnut sa pantoufle, dit en riant :

-“Que je voie si elle ne me serait pas bonne !”

Cendrillon rit. Pourquoi rit-elle ? Voilà certainement une caractéristique de sa nature. Mais c’est aussi un habile subterfuge pour mettre les rieurs de son côté. Ses soeurs s’y font prendre :

Ses sœurs se mirent à rire et à se moquer d’elle.

Grace à sa ruse, Cendrillon obtient qu’on la regarde et que sous la saleté, on distingue – enfin – sa véritable nature et sa beauté. Finalement, on lui chausse sa pantoufle qui lui sied à merveille et seulement alors, Cendrillon sort la deuxième chaussure. Là encore, ce geste révèle une fine psychologie du personnage totalement absente chez Disney. En ne montrant pas immédiatement ce second soulier, Cendrillon sait qu’il faut que tout le monde voit son pied glisser dans sa chaussure pour qu’on la croit. L’autre pantoufle qui apparait alors double l’impact.

L’étonnement des deux sœurs fut grand, mais plus grand encore quand Cendrillon tira de sa poche l’autre petite pantoufle qu’elle mit à son pied.

Résultat, presque magique : ses soeurs, frappées de stupeur, tombent… à ses pieds.

Alors ses deux sœurs la reconnurent pour la belle dame qu’elles avaient vue au bal. Elles se jetèrent à ses pieds pour lui demander pardon de tous les mauvais traitements qu’elles lui avaient fait souffrir.

Pour conclure : Perrault a choisi de caractériser subtilement le personnage principal qui gagne en profondeur, au détriment de la dramatisation de l’antagoniste. Disney a préféré mettre l’accent sur une méchante, très méchante, au détriment d’une Princesse… définitivement Disney.

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Nicolas Cauchy
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